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Commentaire du texte « Why don’t we have the cities we need? »

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Max Frisch donne cette conférence en 1956, à Aspen, Colorado. Cette année-là, la thématique du colloque concerne l’avenir de l’Homme et du Design (« Ideas on the Future of Man and Design »).  La conférence commence par une question. Max Frisch y met en avant l’inadaptation des villes dans lesquelles nous vivons. Et les raisons sont multiples, à commencer par les modifications importantes engendrées par l’automobile.  Mais au-delà de cette évolution naturelle, Frisch pointe directement notre incapacité à faire évoluer le projet urbain. Les destructions de la guerre auraient en effet pu être une occasion de construire de nouvelles villes en Europe, et cela ne s’est pas concrétisé. La nécessité de s’échapper de nos villes pour aller se ressourcer à la campagne montre que quelque chose ne fonctionne pas. Max Frisch se demande aussi pourquoi il est en train d’acheter une vieille maison dans une ville médiévale. Il y a visiblement un héritage que nous ne savons pas gérer.  La dernière partie de la conférence pose la question de la direction à donner à l’élaboration de cette nouvelle ville. Max Frisch émet l’idée du recours à une démocratie sociale, proposition dans laquelle on peut évidemment lire une critique acerbe du projet moderne et de son rationalisme planificateur. Texte proposé et commenté par Vincent Loiret.

Voir le texte «Why don’t we have the cities we need? » de Max Frisch, 1956.

Les villes radieuses

Nous sommes en 1956, en pleine période de reconstruction après-guerre. La réflexion engagée par Max Frisch sur la ville moderne met à jour un décalage existant alors entre les besoins réels des habitants et le projet architectural et urbanistique qui est mené. Ce constat qui reste toujours d’actualité met en lumière notre incapacité à construire au présent, avec ce que l’on a.

La reconstruction récente de la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris illustre d’une certaine manière le fait que nous n’avons guère avancé sur cette question : la solution d’une reproduction à l’identique de la flèche dessinée par Viollet-le-Duc et inaugurée en 1859 se révèle être un non-choix par excellence ! D’abord parce qu’on peut y voir une forme d’immobilisme, mais plus encore parce que la flèche reproduite correspond précisément à une époque où la restauration était assez peu respectueuse du projet architectural initial. Viollet-le-Duc a été très critiqué pour sa flèche qui était beaucoup plus grande que l’originale, mais aussi pour tout un ensemble de modifications annexes à Notre-Dame et dans de nombreux autres édifices. En 1979, on a même décidé de restaurer la basilique Saint-Sernin à Toulouse suivant les plans initiaux, en effaçant les modifications apportées par Viollet-le-Duc. Bref, il y a quelque chose de trouble dans cette histoire, car la ville y est exclusivement considérée comme une belle image figée.

On a lors de cet épisode récent parlé de l’héritage et du respect de l’œuvre originelle… Mais de quel héritage parle-t-on ? De quel patrimoine parle-t-on ? On pense évidemment à L’Allégorie du patrimoine1, ouvrage dans lequel l’historienne de l’architecture et de l’urbanisme Françoise Choay développe l’idée que nous nous sommes enfermés dans un respect systématique d’un patrimoine qu’il faut savoir faire évoluer. Mais c’est dans un article moins connu, datant de 1994, intitulé « Le règne de l’urbain et la mort de la ville2 » qu’elle développe un propos qui rejoint directement les questions que pose Frisch. Elle critique l’urbanisme, entendu comme discipline autonome qui se veut être une science de la conception des villes, qu’elle accuse d’être à l’origine, entre autres, d’une perte de convivialité dans la ville. Elle parle même de la « non-ville » moderne. Elle fustige à ce propos directement les CIAM3 et bien évidemment la prétendue « ville radieuse » de Le Corbusier lorsqu’elle écrit : « La ville radieuse, hygiénique et ordonnée, est placée sous le signe de la fonction : elle réduit la vie urbaine à quatre types d’activités, l’habitat, le travail, la circulation et les loisirs. » Françoise Choay soulève ainsi une contradiction évidente entre ce que devrait être une ville et l’idéal moderne utopique.

Car il y a bien un oubli : ce sont les habitants. Quand on parle de patrimoine et d’histoire, et quand on planifie scientifiquement la ville, on oublie l’essentiel. Qu’est-ce qu’une ville sans habitants ? La question que pose Max Frisch revient à se demander si nous ne vivons pas dans des villes fantasmées, ou des villes-musées, pour reprendre une terminologie qu’emploie Françoise Choay. Au fond, nous n’avons pas les villes dont nous avons besoin parce que nous ne savons pas penser la ville au présent.

Quand les masques tombent

Frisch parle des gens. Il décrit ses voisins de manière très naturelle, en des termes parfois peu élogieux. Il parle des bassesses humaines, et même d’une certaine violence. Certains passages peuvent même déranger… Il n’empêche qu’il parle des gens, des « vies minuscules4 », avec un certain amour. Ce n’est pas le regard froid d’un sociologue qui catégoriserait dans les grandes lignes. Il y a dans la description de Max Frisch une attirance évidente pour les marges, pour ce qui sort du cadre, et même pour une forme de déviance.

L’auteur s’inclue lui-même dans cette population qui diverge lorsqu’il parle de son penchant pour les vieilles bâtisses. Il se livre sans fard, il parle de ses sentiments, de son attirance pour quelque chose qui ne devrait pas l’attirer. C’est un choix sentimental, rassurant, a priori peu rationnel… Et l’on peut à nouveau convoquer Le Corbusier, pas pour les cités qu’il imagine, mais pour le cabanon qu’il dessine et dans lequel il termine sa vie5 au beau milieu de la nature, à Roquebrune-Cap-Martin, en 1965. Le Corbusier qui vit dans une cabane, ce n’est pas rien ! C’est tout sauf moderne ! N’est-ce pas une manière d’admettre que ses machines à habiter ne fonctionnent pas, que l’humain a besoin d’autre chose que d’un habitat rationnellement programmé, comme Frisch qui s’entiche de vieilles pierres ? On peut évidemment rétorquer que ce minuscule cabanon est très rationnellement organisé, à l’image de la machine à habiter, et peut-être plus encore du modulor, mais il faut aussi et avant tout prendre en compte le contexte dans lequel prend place le cabanon : pas un seul pilotis, une relation directe à la nature et aux éléments, et des matériaux naturels qui contribuent à s’y fondre harmonieusement. On peut dire qu’une forme d’humanité transparaît dans ce projet de vie, et que Le Corbusier s’y démasque.

Le droit à la ville

Frisch s’interroge au final sur ce qu’habiter la ville veut dire, après la guerre et les opérations de reconstruction, après le processus d’industrialisation et après les dérives du modernisme. Considérant que l’époque moderne a pu être celle d’une dés-habitation, il cherche à définir les besoins de son époque et émet des hypothèses de ré-habitation du monde, et plus particulièrement de la ville.

La fin de la conférence est l’occasion d’introduire l’idée d’une ville qui serait le fruit d’une collaboration démocratique, donc à l’opposé de la conception scientifique en laquelle consiste l’urbanisme. Construire ensemble, gérer ensemble, et même posséder ensemble : tels sont les moyens d’imaginer une ville nouvelle ; c’est presque utopique ! Lorsqu’il avance l’idée de posséder ensemble, en 1956, aux États-Unis, c’est un propos radical très provocateur et très novateur ! Il ne faut pas oublier que le maccarthysme, avec l’anticommunisme qui le caractérise, bat son plein au début des années 1950. Difficile de ne pas penser ici à Henri Lefebvre et à son « droit à la ville6 », dont le texte paraît en 1968, soit plus de dix ans après cette conférence. Dans cet ouvrage, Lefebvre pense la fin de la ville industrielle et imagine l’urbain comme un espace social dans lequel les habitants seraient directement inclus et décisionnaires. Le philosophe et sociologue prend bien évidemment en compte le fait que les villes se sont étendues, réorganisées, qu’elles ne sont plus les mêmes qu’avant le processus d’industrialisation, et qu’il convient donc de penser autrement la question de l’urbain si l’on veut que la ville devienne à nouveau habitable et habitée ; il défend ainsi l’idée d’une société urbaine démocratique non subordonnée à la croissance industrielle et à l’urbanisme qui va avec.

Horizon(s)

Pourtant, aujourd’hui encore les centres-villes continuent de se vider et les villes dépérissent. Soixante-dix ans après cette conférence, nous n’avons toujours pas les villes dont nous avons besoin ! On parle bien de quelques alternatives, mais le droit à la ville reste encore très discutable.

Si l’on prend l’exemple de l’automobile, on voit que le problème n’a pas été réglé. Et l’arrivée de la voiture électrique ne changera rien à notre manière de penser la ville. Plus encore, elle ne fait qu’entériner un modèle occidental dépassé en venant justifier le renouvellement du parc automobile alors même que de nouvelles problématiques viennent s’ajouter et alourdir le bilan.

En 1956, Max Frisch ouvre une réflexion sur ce que pourrait être la ville d’après-guerre, après le modernisme. Il propose une pensée critique quant au pouvoir vertical. Il imagine une construction par la base, c’est-à-dire par les habitants, avec ce qui est déjà en place. Décider et construire ensemble, c’est contourner le pouvoir décisionnaire des élites et imaginer un monde fait pour ses habitants. Posséder ensemble, c’est contourner l’économie capitaliste et échapper au pouvoir de l’argent. C’est donc un projet qui défie le pouvoir vertical exacerbé d’alors, pour redonner une place aux individus. Et cette idée d’horizontalité ouvre aussi une autre perspective, la promesse d’un horizon, c’est-à-dire la possibilité de se projeter dans le futur, avec tout ce dont on a hérité, y compris les ruines.